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Publié : 31 mai 2014
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Plaidoyer pour les littéraires

S, ES ou L ?

Les différents baccalauréats ne sont pas une gradation des incapacités des lycéens (« t’es bon partout, ’faut qu’tu fasses S ») mais une adéquation entre une formation et leurs capacités, goûts et éventuels projets.
Pourquoi envisager le baccalauréat L (littéraire) ? Littéraire ne signifie pas exclusivement spécialisé dans la littérature, mais orienté vers les sciences humaines et les arts, certes les littératures française et étrangères, mais aussi les langues, l’histoire, la philosophie. C’est la filière qui, par le volume horaire qu’elle accorde à chacune de ces disciplines, apporte le plus vaste enrichissement de la réflexion, mais aussi le recul nécessaire à la compréhension du complexe monde contemporain. Des entreprises ont compris qu’un étudiant littéraire montre une solide culture générale, des capacités d’analyse et de synthèse, une ouverture d’esprit, une aptitude à la gestion du facteur humain et une grande aisance à l’oral, particulièrement s’il sort d’une classe préparatoire aux grandes écoles (CPGE littéraire). Le site de l’Opération Phénix (www.operationphenix.fr) explique et détaille les résultats des recrutements d’étudiants, par exemple en histoire ou en lettres, ainsi que la variété des activités des grandes entreprises françaises partenaires. Rappelons aussi que sont de plus en plus nombreux les khâgneux qui entrent dans les écoles de commerce et de management.
L’essai de Madame de Staël intitulé De l’Allemagne (Paris, Flammarion, 1968), deux siècles après son écriture, reste d’actualité à ce sujet. Dans le chapitre « Des universités allemandes » (p. 137), on peut lire les passages suivants, qui ne dénigrent pas l’enseignement scientifique mais en voient les effets plus limités que celui des langues. Ce ne sont que des extraits, il sera toujours préférable de se reporter à l’ouvrage lui-même.

L’étude des langues, qui fait la base de l’instruction en Allemagne, est beaucoup plus favorable aux progrès des facultés dans l’enfance, que celle des mathématiques ou des sciences physiques. [...] cette étude, dans le premier âge , n’exerce que le mécanisme de l’intelligence ; les enfants que l’on occupe de si bonne heure à calculer, perdent toute cette sève de l’imagination, alors si belle et si féconde, et n’acquièrent point à la place une justesse d’esprit transcendante : car l’arithmétique et l’algèbre se bornent à nous apprendre de mille manières des propositions toujours identiques. Les problèmes de la vie sont plus compliqués ; aucun n’est positif, aucun n’est absolu : il faut deviner, il faut choisir, à l’aide d’aperçus et de suppositions qui n’ont aucun rapport avec la marche infaillible du calcul. Les vérités démontrées ne conduisent point aux vérités probables, les seules qui servent de guide dans les affaires, comme dans les arts, comme dans la société. Il y a sans doute un point où les mathématiques elles-mêmes exigent cette puissance lumineuse de l’invention sans laquelle on ne peut pénétrer dans les secrets de la nature : au sommet de la pensée l’imagination d’Homère et celle de Newton semblent se réunir, mais combien d’enfants sans génie pour les mathématiques ne consacrent-ils pas tout leur temps à cette science ! On n’exerce chez eux qu’une seule faculté tandis qu’il faut développer tout l’être moral […]. Rien n’est moins applicable à la vie qu’un raisonnement mathématique. Une proposition en fait de chiffres est décidément fausse ou vraie ; sous tous les autres rapports le vrai se mêle avec le faux d’une telle manière, que souvent l’instinct peut seul nous décider entre les motifs divers, quelquefois aussi puissants d’un côté que de l’autre.

Ne s’agit-il pas alors des préoccupations de toute entreprise ? Ses simulations et bilans comptables ne sont pas ou ne devraient pas être le cœur de son activité, mais seulement des outils. La communication, les « ressources humaines », l’adaptation à une clientèle, à une région, à une culture, le design, la perception sensorielle d’un produit agro-alimentaire, etc., ne sont pas éclairés par les mathématiques.

L’étude des mathématiques habituant à la certitude, irrite contre toutes les opinions opposées à la nôtre ; tandis que ce qu’il y a de plus important pour la conduite de ce monde, c’est d’apprendre les autres, c’est-à-dire de concevoir tout ce qui les porte à penser et à sentir autrement que nous. Les mathématiques induisent à ne tenir compte que de ce qui est prouvé ; tandis que les vérités primitives, celles que le sentiment et le génie saisissent, ne sont pas susceptibles de démonstration. […] Je sais qu’on me dira que les mathématiques rendent particulièrement appliqué ; mais elles n’habituent pas à rassembler, apprécier, concentrer : l’attention qu’elles exigent est, pour ainsi dire, en ligne droite : l’esprit humain agit en mathématiques comme un ressort qui suit une direction toujours la même. […] Ce n’est donc pas sans raison que l’étude des langues anciennes et modernes a été la base de tous les établissements d’éducation qui ont formé les hommes les plus capables en Europe : le sens d’une phrase dans une langue étrangère est à la fois un problème grammatical et intellectuel ; ce problème est tout à fait proportionné à l’intelligence de l’enfant : d’abord il n’entend que les mots, puis il s’élève jusqu’à la conception de la phrase et bientôt après le charme de l’expression, sa force, son harmonie, tout ce qui se trouve enfin dans le langage de l’homme, se fait sentir par degrés à l’enfant qui traduit. Il s’essaie tout seul avec les difficultés que lui présentent deux langues à la fois, il s’introduit dans les idées successivement, compare et combine divers genres d’analogies et de vraisemblances et l’activité spontanée de l’esprit, la seule qui développe vraiment la faculté de penser, est vivement excitée par cette étude. Le nombre des facultés qu’elle fait mouvoir à la fois lui donne l’avantage sur tout autre travail, et l’on est trop heureux d’employer la mémoire flexible de l’enfant à retenir un genre de connaissances sans lequel il serait borné toute sa vie au cercle de sa propre nation, cercle étroit comme tout ce qui est exclusif. L’étude de la grammaire exige la même suite et la même force d’attention que les mathématiques, mais elle tient de beaucoup plus près à la pensée. La grammaire lie les idées l’une à l’autre, comme le calcul enchaîne les chiffres ; la logique grammaticale est aussi précise que celle de l’algèbre, et cependant elle s’applique à tout ce qu’il y a de vivant dans notre esprit : les mots sont en même temps des chiffres et des images ; ils sont esclaves et libres, soumis à la discipline de la syntaxe, et tout-puissants par leur signification naturelle ; ainsi l’on trouve dans la métaphysique de la grammaire l’exactitude du raisonnement et l’indépendance de la pensée réunies ensemble ; tout a passé par les mots, et tout s’y retrouve quand on sait les examiner : les langues sont inépuisables pour l’enfant comme pour l’homme, et chacun en peut tirer tout ce dont il a besoin.

Appliquons tous ces pertinents arguments et observations aux exigences du recrutement actuel dans de nombreuses entreprises, on comprend alors les atouts des étudiants issus d’études littéraires. La presse spécialisée dans l’économie ne manque pas de réflexions corroborant ces propos.
Reste le choix des options artistiques avant comme après le baccalauréat L. Que viennent donc faire les arts dans ce débat ? Une lettre ouverte publiée dans le bulletin n°220 de l’Association des Professeurs d’Éducation Musicale (APEMu), 4e trimestre 2012, p. 25, développe suffisamment les multiples arguments favorables aux options musicales dans les attentes du « socle commun de connaissances » autant que du marché du travail. Tous les enseignements artistiques développent en effet la créativité et le travail en collaboration, qualités particulièrement valorisées dans le monde de l’entreprise.
Les débouchés professionnels ne sont pas le seul objectif des études, particulièrement avant le baccalauréat. On doit outiller le jeune citoyen pour qu’il comprenne le monde contemporain, les sources des conflits, les différences culturelles, son environnement quotidien sonore et visuel, pour qu’il s’exprime clairement et précisément à l’oral comme à l’écrit, pour qu’il ne soit pas exclu des équipements culturels, des concerts et spectacles, pour qu’il soit prêt à s’adapter à son prochain emploi… La série L et les classes préparatoires littéraires apportent ces compétences à un lycéen qui montre par ailleurs des goûts et capacités plutôt d’ordre littéraire que scientifique. Toutes les autres sections trouvent, bien entendu, leur place dans le vaste champ des capacités et projets professionnels. Elles ne sont pas exclusives, mais aucune ne doit être exclue d’emblée.